Assises nationales des infirmiers en psychiatrie et en santé mentale
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LIMOGES le 06/12/1997
Le temps pour panser, le temps pour penser
CHARTE DE FORMATION POUR DES INFIRMIERS EN PSYCHIATRIE ET SANTÉ MENTALE

CHARTE DE FORMATION POUR DES INFIRMIERS EN PSYCHIATRIE ET SANTÉ MENTALE

Groupe de Réflexion Bordelais, CNMP, CEFI

Il s'agit de poser les caractéristiques générales et précises qui doivent être celles d'une formation qui s'adresse à des infirmiers ou des futurs infirmiers exerçant en psychiatrie et en santé mentale. Considérant que l'infirmier, en tant que soignant, doit être capable :
- d'identifier des problèmes de soins,
- de réaliser des interventions de soins.

Considérant que cette compétence s'exerce dans le champ de la psychopathologie et des soins psychiatriques. C'est-à-dire à l'égard de personnes souffrant de difficultés, voire impossibilité, à établir des liens psychiques ; difficultés, donc, de la communication, non seulement avec le monde extérieur mais aussi de la communication interne, avec soi-même. Ces difficultés d'une symbolisation du réel (autrement dit, d'une élaboration du réel dans une dimension de sens) se manifestant dans le symptôme et au travers du symptôme.

Considérant que cette compétence s'exerce non seulement à l'égard de la personne malade hospitalisée, mais se diversifie avec la prise en charge du patient au sein de la communauté sociale, avec la prise en charge thérapeutique des familles et le travail de prévention dans la collectivité.

Considérant que, le plus souvent, l'infirmier en psychiatrie et en santé mentale exerce sa compétence au sein d'un groupe de travail, qu'il s'agisse d'une équipe soignante ou d'un réseau de partenaires du domaine sanitaire et social.

Considérant que la dimension thérapeutique des soins tient à la Présence du Dispositif soignant, c'est-à-dire à la Permanence permettant l'étayage psychique du patient et à la Cohérence procédant d'une dynamique relationnelle.

Considérant que les outils thérapeutiques du dispositif soignant sont repérables dans : l'institution de situations de relation duale ou plurielle ; l'institution de situations à médiation corporelle ou à médiation objectale ; l'institution du groupe-équipe soignant.

Considérant que le groupe soignant n'existe que par son unité diversifiée et mobile, laquelle repose sur l'activité de mentalisation des soignants, et par sa structuration, laquelle se caractérise par le travail de distinction des lieux et de distinction des rôles.

Sont établis les Réquisits de Formation qui suivent :

1er point : Concernant des principes pédagogiques

1°) Il est requis de la formation qu'elle travaille essentiellement la signification des phénomènes, la question du sens des choses. Par exemple, il ne s'agit pas seulement de connaître les divers éléments qui composent l'existence de l'être humain, mais de travailler à comprendre les rapports qui relient ces éléments. Non pas seulement connaître chaque élément d'un ensemble, ce dernier demeurant ainsi morcelé, mais comprendre l'ensemble lui-même ; c'est-à-dire élaborer les rapports respectifs entre les parties qui constituent cet ensemble. Il s'agit bien de comprendre qu'un ensemble n'est pas autre chose que la dynamique même de cet ensemble. Sa signification n'étant nulle part ailleurs que dans l'étude et la compréhension des rapports entre ses éléments. Un ensemble est toujours un ensemble significatif et cette signification se construit. Il ne s'agit donc pas seulement de décrire. mais surtout d'expliquer.

2°) Il est requis de la formation qu'elle accorde une place essentielle au travail de mise en langage, en discours de sorte que les choses prennent signification, qu'elles acquièrent auprès de chacun un caractère d'existence et de non-existence pour lui. Car les pratiques soignantes et les institutions soignantes, dans leur réalité, mettent toujours en acte des savoirs, des discours, des effets de sens renvoyant à la parole et au langage des acteurs.
D'où l'exigence formative auprès des étudiants du travail d'exposés, de discussion, d'argumentation, du travail d'écriture. Ce travail de formulation est particulièrement important : parce que la formulation, c'est une manière de vivre le concept.

3°) Il est requis de la formation qu'elle concrétise les conditions de réalisation de tels objectifs, au premier rang desquelles se trouve la question du temps pédagogique.
La formation doit penser la nécessité du temps. Et ce temps s'inscrit sous deux formes : la continuité et la durée.
Continuité dans la formation. C'est-à-dire non émiettement des connaissances. Par exemple, la psychologie de l'enfant, la psychologie de la personne âgée, si elles comportent des aspects différentiels, ne peuvent être enseignées comme des connaissances séparées ; elles contribuent à la connaissance d'une seule et même personne et s'éclairent mutuellement. De même, l'enseignement de la psychopathologie ne peut être séparé de celui du développement normal de l'individu, au risque de chosifier le symptôme et la personne. Une telle segmentation des pratiques et de l'enseignement participerait ainsi à l'évacuation de la dimension du sujet.
Durée dans la formation. C'est que " le temps pour comprendre " suppose le temps du travail dans l'inconscient, ce qu'on appelle un temps de " maturation ". En pédagogie, cela met en question certaines politiques pédagogiques en terme d'unités de valeurs isolées. Il faut que la formation dans les U.V. ou les Modules ne soit pas construite en terme uniquement comptable, mais en terme d'appropriation de connaissances et de pensées. L'alternance École/Stage, par exemple, nécessite que le stage, lieu de la mise en pratique et de l'adaptation, soit pris dans le système formatif et non pas considéré comme un lieu de formation en soi. L'École est le temps pour apprendre à réfléchir, pour la formation d'un cadre de penser ; ce temps n'est pas de même nature que celui de la pratique (dans celle-ci la visée d'objectifs immédiats ne cesse pas d'être prégnante).

2ème point : Concernant les axes de la formation

- formation théorico-clinique
- formation culturelle
- formation personnelle

1°) L'axe de la formation théorico-clinique

- Il est requis qu'une formation en soin psychiatrique envisage l'abord du symptôme dans la spécificité qu'il a dans le champ psychiatrique. Cela signifie qu'une telle formation doit permettre un travail portant sur l'appréhension de la personne soignée dans sa singularité, c'est-à-dire l'appréhension des aspects émotionnels, intellectuels et sociaux de la personnalité du malade ; ce qui implique que le soin ne s'arrête pas au traitement médicamenteux, mais s'inscrit dans le souci quotidien d'établir des liens psychiques - d'amour, de haine et de connaissance.
Ainsi, la dimension formative des groupes de discussion exige de mettre l'accent davantage sur le développement de la personne que sur la pathologie en elle-même.

- Il est requis que l'action de formation, pour ne pas se réduire à n'être qu'une formation-information, ait pour support les situations de vie et la pratique professionnelle quotidiennes et pour objet d'en construire une compréhension. Il s'agira donc d'étudier les différentes techniques de soins et leur mise en place strictement dans leur rapport aux problématiques relationnelles qu'elles sont censées contribuer à résoudre, aussi bien en direction des soignés (modalités d'encadrement de la vie quotidienne ; ateliers thérapeutiques...) qu'en direction des soignants (réunions cliniques de supervision, de régulation, d'analyse institutionnelle, de synthèse...) et de l'organisation des relations de vie et de travail (réunion soignants/soignés ; dossier de soins ; organisation du travail en équipe...).

2°) L'axe de la formation culturelle

- Il est requis qu'une formation en soins psychiatriques prenne en compte la nécessité que l'abord de la situation de soins ne soit pas réalisé sans son appréhension dans le champ social qui détermine, d'une certaine manière, le soignant et le soigné comme des acteurs sociaux. Le soin s'étant diversifié avec la prise en charge du patient au sein de la communauté sociale, avec la prise en charge thérapeutique des familles et le travail de prévention dans la collectivité et ses dimensions culturelles.

- L'étude de l'anthropologie culturelle et inter-culturelle est un apport nécessaire à la compréhension de l'homme malade. Car cette étude montre l'importance de la connaissance des statuts sociaux et culturels quant à leur rôle dans la genèse des troubles mentaux. Ainsi, l'étude des traits caractéristiques de la culture et des cultures contemporaines au plan européen et mondial doit faire partie intégrante du processus de formation.

3°) L'axe de la formation personnelle

Il est requis qu'une formation en soins psychiatriques permette de comprendre la relation de soins. C'est-à-dire les éléments de l'interrelation soignant-soigné et des relations entre soignants.
- Il s'agit donc de comprendre le sens des conduites transférentielles qui détermine les démarches du patient auprès du soignant ; et de comprendre aussi comment ce dernier agit à l'égard du patient par des contre-attitudes et un contre-transfert. Cette connaissance des implications de la relation soignant-soigné vécue dans le double courant du malade vers 1'infirmier et des réponses de celui-ci en direction du malade est indispensable à la pratique des soins.

- Il s'agit encore que la formation permette aussi d'appréhender la dynamique des phénomènes psychologiques qui sont particuliers aux situations de groupes, dans la mesure où l'infirmier ne soigne pas seul, ayant toujours affaire au groupe soignant et, le cas échéant, à des groupes de patients ou des groupes familiaux.

L'enseignement doit alors porter sur l'étude psychologique des petits groupes et de ses propres attitudes dans le groupe. D'où la nécessité de formations à dimension personnelle telles que le psychodrame, les jeux de rôles, la dynamique de groupe, la formation à l'entretien clinique, les ateliers d'expression...


Ce texte a été écrit par le Groupe de Réflexion Bordelais ( E Mercier, J-Y Casaux, J-P Abribat ), le CNMP ( Comité National de Mobilisation en Psychiatrie ) et le CEFI.
Il a été présenté et adopté lors des 4èmes Assises nationales des Infirmiers en Psychiatrie (AIbi - 9 décembre 1995)
Cette charte de formation est le premier volet des travaux des Assises qui préparent la charte de l'exercice professionnel avec les mêmes partenaires.
(Eliane Mercier est décédée en 1996) 

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