Assises nationales des infirmiers en psychiatrie et en santé mentale
Version imprimable de http://psyassises.free.fr/index.php3?txt=&ass=3&id=5
ROUEN le 19/11/1994
Maladie mentale, handicap mental
Qu'en est-il de notre desir?

QU'EN EST-IL DE NOTRE DESIR?

Cécile Caron

"Le roman familial"

Si le travail infirmier, c'est de donner du sens, c'est d'éviter l'émiettement et de reconstituer le puzzle, si c'est de réintroduire le tiers entre soi-même et l'autre, alors, ce tiers là, qui pourrait en même temps servir de lien et de liant, qui reconstituerait le puzzle en évitant l'émiettement et du patient et de l'institution par le travail lui-même, alors, ce tiers là, pourrait bien être la reconstitution de l'histoire familiale et/ou sociale, la reconstitution du roman familial. 'Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants... Souvent, l'histoire voulant partir du début commence à la naissance de l'histoire du sujet, quand il était enfant, mais moi je préférerais commencer par la fin. Par ceux et celles qui sont garants du roman familial, ceux par qui le scandale arrive ou n'arrivera jamais parce qu'ils ont pu assurer un filtre suffisamment solide par rapport aux drames qui les ont précédés. Car chacun le sait- "La vie n'est pas un long fleuve tranquille".

"Dit mamy comment ils se sont connus le roi et puis la reine?"

Le roman familial est rempli de folklore de dit et aussi de non dit, il est souvent édulcoré, mais sert d'étayage à l'enfant.

"D'où je viens? Où je vais? A qui puis-je m'identifier? Qui sont mes héros?" Chacun dans le roman familial a sa propre grille de lecture, d'interprétation, sa propre vision des choses, son inconscient, et chacun y a eu un rôle particulier qui est une pierre à toujours ré ajouter à l'ensemble de l'édifice. Le roman familial est le fil qui lie les générations dans une même histoire, mais aussi qui donne du sens à ce qui arrive à chacun, à ce qu'est chacun, qui donne aussi une place particulière au sujet particulier qu'est chacun d'entre nous. Si nous sommes chacun unique, nous ne sommes pas le seul et l'unique, et l'autre avant nous a existé lui aussi. Son histoire éclaire la nôtre d'une lumière et d'un éclat spécifique qui nous informe sur nous même et sur notre propre histoire. "Et ainsi pour les siècles des siècles... " Un siècle, c'est 100 ans, c'est beaucoup de temps d'hommes, et un jour la mémoire s'amenuise, se perd dans le flou, dans l'onirique. Elle perd de sa consistance, de son épaisseur, elle s'effiloche au fil des ans comme des nuages blancs et très cotonneux au gré des vents. Alors ce sont des moments de grande angoisse pour les descendants directs, non seulement ils deviennent parents de leurs propres parents, mais ils ont sous les yeux la preuve constante de leur destin de mortels, de leur vieillissement fatal. Mais en même temps que l'ancêtre, " dit-on", perd la mémoire, il la leur lègue, comme un héritage. Car il ne perd pas la mémoire, il ne veut plus s'encombrer, et il s'allège pour un grand voyage, pour le grand départ (oublier c'est déjà s'absenter ... ). Aux autres alors d'être les gardiens et les garants du roman familial, les vestales du foyer de l'histoire (ou de l'histoire des foyers ... ). Cela peut paraître une très lourde charge, d'autant plus angoissante qu'elle n'est pas forcément consciente, mais l'enfant du sujet âgé sait consciemment ou non, que désormais au décès de celui-ci, il deviendra le dernier rempart avant la mort, la plus ancienne référence au temps passé, et par là même à l'histoire.

IGOR est un préadolescent de 12 ans, peu expansif, dont la prime enfance s'est déroulée tout à fait normalement, il a toujours été un peu taciturne, mais commence à faire des fugues et à ne plus fréquenter l'école. Ses parents informés par l'administration du CES discutent avec lui pour essayer de comprendre ce qui s'est passé. Il dit qu'il ne le refera plus, qu'il s'ennuyait un peu au CES et qu'il a voulu s'amuser. Ceci est donc mis au compte de son âge et prend le sens d'une bêtise d'enfant.

Mais IGOR bien que fréquentant de nouveau le CES, se désintéresse des apprentissages, il commence à tenir des propos étonnants puis de plus en plus bizarres. Six mois après sa première fugue, il va au CES de manière épisodique. On ne sait pas où il se rend alors, quand il n'est pas au collège, il ne veut pas parler et se tait obstinément. Un jour, sa sœur le découvre sur le parvis d'une église orthodoxe. Il hèle la foule et raconte qu'il est un prince russe descendant d'une grande famille noble de Russie, qu'il a ici bas une mission à remplir. Il tient tout à la fois des propos délirants sur une lignée imaginaire dont il descendrait, et mystique sur une mission dont Dieu l'aurait chargé. Il est alors hospitalisé en psychiatrie. Là commence à s'élaborer un travail avec lui-même, et avec ses parents. La maman, interrogée sur le sens du prénom Igor, qui semble être un fil à tirer par rapport au délire de son fils, dit queue n'a aucune idée de ce pourquoi elle a donné ce prénom, il lui plaisait, c'est tout. Cependant, au cours des différents entretiens, elle raconte tout de même que son propre père était un homme qui venait d'Europe Centrale, qu'il avait vécu avec sa mère quelque temps, puis était reparti, sans donner de nouvelles très peu de temps avant sa naissance. Elle n'avait jamais entendu parler de lui, et n'avait jamais rien demandé non plus.

Quelque chose comme tu es fils ou fille... n'a pas été dit. Ce "est" du verbe être a disparu, il est passé à la trappe. Elle est la fille d'un inconnu, d'un absent et d'une femme. Elle est la fille d'une femme et d'un vide. Elle est la fille d'une femme, mais peut elle imaginer être la fille d'un autre... Car il ne lui en est rien dit, et elle même n'en parle pas. Cette absence et ce vide peut-être n'en a-t-elle même pas conscience. C'est inscrit ainsi en elle sans que la souffrance n'afreure à l'émotion.

Dans tu es fille de..." est" passé à la trappe, "l'être" n'existe plus, il ne reste plus que ce qui est tu, un tu qui tue et qui inscrit le vide et l'absence dans un fantasme mortifère. Cependant, le prénom queue donne à son fils relie celui-ci à son histoire à elle, il relie à un manque, à un souhait de rencontre, mais c'est quelque chose dont elle n'a pas conscience, c'est son propre désir qu'elle ignore. Le prénom d'Igor relie aussi celui-ci à une absence d'identification possible, puisque "l'être" n'existe plus. L'induction d'identification qui est faite n'est pas un mort qui aurait vécu et dont l'imago pourrait être suffisamment forte, mais c'est une identification à une absence à un vide, ou bien peut-être à un manque, souhaitant alors qu'Igor soit à la fois le père et le fils dans un défi à la réalité du temps et un mélange des générations. C'est ce vide là qu'Igor va combler par du délire. Le travail infirmier pour ce cas va être de s'approprier le roman familial, de le décoder, de lui donner du sens, de faire en sorte que chacun dans l'équipe puisse par le biais des outils institutionnels, tels que synthèse, réunion de supervision etc... l'intégrer et y apporter son propre éclairage, réalisant ainsi le tiers nécessaire à la place de l'autre soi même. Ainsi redonnera-t-on une place au désir de la mère, reconnu parce que décodé, cette mère sera reconnue dans son droit de désirer un père pour elle-même, et le langage spécifique d'Igor, tout délirant ou fou qu'il paraissait, pourra faire entendre raison, dans une situation qui par contre, elle, était folle. Autre exemple, Gilbert est un enfant de 12 ans, autiste. On ne connaît pas ses parents, il est de la DDASS... Il a cependant des frères et sœurs qui eux sont connus des différents services sociaux et/ou de soins. Gilbert a été placé dans plusieurs familles nourricières, dont une, la dernière, où il est resté pendant plusieurs années. C'est un enfant qui a un langage mais il est très très violent. Il est allé dans plusieurs IME, où il a toujours ému beaucoup de monde par sa sensibilité et son intelligence, mais il est très difficile de le supporter car il est très souvent extrêmement violent. Dès qu'on ne comprend pas ce que ses propos veulent dire, il rentre dans des colères noires très impressionnantes.

Quand meurt le mari de la nourrice, celle-ci ayant très peur de la violence de Gilbert, demande l'hospitalisation en Psychiatrie de ce dernier, ce que la DDASS et le service de pédopsychiatrie temps plein acceptent. Gilbert continuera d'aller à l'I ME dans la journée pendant quelque temps, puis la situation se dégradant là bas, il restera complètement en service de pédopsychiatre. Gilbert n'a jamais suivi de psychothérapie, l'équipe de soins ne saura que très peu de choses sur son histoire, en dehors de ses différentes périgrinations. IME/ nourrice. Sur son roman familial, avant lui, bien entendu, nous ne connaitrons rien, c'est le vide, le noir absolu, c'est un enfant DDASS... Son frère, qui fût également hospitalisé en pédopsychiatrie, avait un jour demandé à sa psychothérapeute'. "c'est quoi des parents?" Et voici ce que Gilbert, lui nous disait-. "hou, hou! où tu es?" Mais ne voulait-il pas dire plutôt, d'où tu es? et moi d'où je suis? car lui répondre "je suis là!" le mettait dans une colère effroyable. Cependant, il reprenait la question à son compte : tu es là? la réponse, oui, non, n'avait aucune importance et la tension montait. Mais où est "là" est-ce que "là" est bien ici ou est-ce ailleurs? où je suis? d'où je suis? d'où je viens? Où je vais? Comment pouvait-on donner le "là" sans avoir la clé (en sol ou en fa), Comment savoir en quel sol il était né? Restait la clé de l'ut (la clé de Ut), celle-ci grave. Et il luttait pour la vie, il luttait avec beaucoup de violence, pour sortir du labyrinthe et rassembler toutes les pièces du puzzle. Mais il n'avait pas la clé, et nous ne l'avions pas non plus, elle était restée dans le labyrinthe administratif. Alors il nous interrogeait, "peut-être perdu?" perdu dans un monde sans sens, dans le monde du silence. Suivaient ensuite des séries de dessins représentant des sous-marins qui descendaient dans la mer. Plonger dans la mer, retourner à sa mère, n'est-ce pas une façon comme l'a dit Mélanie Klein de partir à la recherche du père, de savoir quelque chose de ses frères et sœurs, explorer la mère, le dedans de la mère, n'est-ce pas essayer de partir à la recherche de ses origines?

Reconnaître ses échecs et ses erreurs est une façon de ne pas les reproduire et d'avancer.

Gilbert est arrivé dans un service qui venait d'ouvrir, avec une équipe balbutiante, pas assez formée, pas assez cohérente, n'ayant pas étudié et mis en place d'outils spécifiques pour baliser le travail institutionnel. Elle manquait d'expérience de supports théoriques qualifiants, elle n'avait pas l'autonomie nécessaire par rapport à sa hiérarchie, se situant dans une position infantile par rapport à celle-ci. On ne peut soigner sans une autonomie et une liberté de pensée suffisante c'est bien connu!

Peut-être aurait-il fallu faire un travail plus important de lien avec la tutrice DDASS de Gilbert, avec les autres travailleurs sociaux, avec les éducateurs de l'IME. Peut-être aurait-il fallu reprendre contact avec la nourrice de Gilbert et pourquoi pas faire avec lui des recherches sur sa famille.

Peut-être aurait-il fallu l'aider à se reconstruire et à reconstituer son histoire, avec photos à l'appui et en en parlant plus avec lui. Gilbert entraîné dans une violence de plus en plus grande, de plus en plus poignante, s'est cogné la tête contre les murs au point de se la déformer, celle-ci était devenue énorme, ses paupières pleines d'œdème étaient fermées et gonflées sur ses yeux exorbités. Il ne supportait plus ses vêtements et ainsi nu avec sa tête déformée ressemblait-il à un fœtus dans un bocal. Peut-être avait-il fini par trouver une réponse à la question de ses origines.

Il est mort peu de temps après ...

Comme quoi il peut y avoir des urgences en pédopsychiatre comme en psychiatrie et l'on peut mourir de chagrin, mourir de folie.

Comme ils sont étranges ces enfants qui dorment avec leurs bottes en guise de peluche, qui font de l'équilibre sur le bord des fenêtres, qui refusent de mettre leurs chaussures dans un monde où ils n'ont pas pied, qui imitent à longueur de journée le bruit des machines, qui rampent à terre comme des vers, ou qui sculptent dans de la pâte à modeler des animaux magnifiques et mystérieux. Comme ils sont étranges.

Etrange, étrange, étrange, trang étrang étrang, étranger... ainsi d'étranges, ils vont devenir étrangers.

Etrangers aux autres, à tous les autres qui ne peuvent ni ne veulent s'identifier à eux. Etrangers à leur famille ne les reconnaît pas ou ne les reconnait plus. Etrangers à ce que la famille admet du roman familial et à ce qu'elle voudrait qu'il y paraisse.

Etrangers parce que dérangeants et insupportables, renvoyant aux autres ce que personne ne veut entendre ou admettre de son propre inconscient.

Etre fou pour faire entendra raison, c'est un choix particulier et pour le moins original, mais c'est aussi très dangereux.

Qui à l'heure actuelle oserait encore associer dans une même image le fou et le sage? et pourtant ...

Tout parent projette ses rêves et ses désirs sur sa progéniture par le biais du roman familial et de sa propre éducation. Tout parent imagine son enfant avant ta naissance de celui-ci, puis au fur et à mesure où il grandit, lui prêtant ses désirs, ses ambitions, ses souhaits de réussite sociale ou autre. C'est aussi ce qui aide l'enfant à se construire, il s'accorde plus ou moins aux rêves de ses parents, ajustant sa position à ceux-ci, comme le tout petit peut s'ajuster dans les bras de celui qui le porte. Mais s'il s'ajuste c'est toujours plus ou moins, et il peut choisir en tant que sujet des points de résistance et/ou d'autres identifications. Alors les parents, eux aussi, vont devoir s'ajuster, parvenant, ou ne parvenant pas, à faire le deuil de l'enfant idéal, celui qui n'existe pas et qui n'existera jamais, comme n'existe pas non plus de parents idéaux.

Mais l'enfant nous l'avons vu plus haut, peut être l'objet du désir mortifère du parent. Nous ne sommes pas conscients de tous nos désirs, et c'est aussi ce que renverra l'enfant à l'adulte, la place et l'image du désir de celui-ci, ce désir qui n'est pas avouable et qui est refoulé au plus profond.

Alors les inconscients sur quatre pattes du roman familial que sont ces enfants, que sont les enfants autistes ou psychotiques d'étrange, deviennent étrangers. Etrangers à ce que nous sommes, à ce que nous croyons être, étrangers à notre image, étrangers à nos apparences.

Les parents ne peuvent plus les bercer doucement de leurs rêves. Ils se sentent arrêtés cruellement dans leur capacité à les rêver. Ils doivent cesser de se bercer d'illusions, le réveil est pénible, violent.

Arrêtons de rêver! faut pas rêver! faut éduquer!

Cet étranger il faut l'assimiler, le rendre presque pareil. Celui pour qui l'éducation est impossible, ou parait impossible, il faudra le dresser, parce que son étrange différence n'est pas un langage, un mystère à décoder, mais un handicap, une anomalie physiologique, une sorte de chose qui lui serait parachutée par le hasard génétique, mais qui est étrangère à son histoire et à lui-même. C'est un accident pour lequel les parents ne peuvent rien et dont personne n'est responsable, ne veut se sentir responsable.

Ludivine, enfant unique, est une petite fille autiste et épileptique. Elle est envoyée à la consultation par le médecin neurologue de pédiatrie de l'hôpital général. Quand elle arrive à l'hôpital de jour, Ludivine a 4 ans, elle n'a pas de langage, mais elle croise le regard. Au tout début de son hospitalisation, il lui arrivera de faire des crises d'épilepsie sans réelle perte de conscience, mais pendant celles-ci elle paraît terrorisée, hallucinée. Certaines autres fois, après sa crise, son attitude est différente, elle regarde son entourage souriante, détaillant une à une chacune des personnes présentes, et ce qui vient alors à l'esprit, c'est comme disait la célèbre actrice en descendant le fameux escalier- "l'ai-je bien descendu" que l'on pourrait traduire en "l'ai-je bien faite, ou l'ai je bien réussie". Cependant, les tracés d'EEG sont formels il s'agit bien de crises d'épilepsie.

Sa maman raconte que Ludivine a commencé à faire ses crises toute petite lorsqu'elle était un bébé de quelques semaines. Toute la famille était en vacances, Ludivine a été prise de brusques mouvements cloniques que la maman appelait des "secousses". Très vite, la maman est descendue avec sa petite fille à l'hôpital le plus proche (elle était en montagne) et elle a fait examiner l'enfant (elle a dit , "j'ai montré Ludivine"). "lis ne voulaient pas me croire", nous a-t-elle dit (l'enfant semblait aller bien) jusqu'au moment où Ludivine fut reprise de ses mouvements cloniques en forme de sursaut, alors a repris la maman, "ils ont bien dû admettre..." Ludivine fut prise en charge à l'hôpital de jour, intégrée à un groupe d'enfants, et elle participa aux différentes activités qui lui furent proposées,. Une fois par trimestre le cas de Ludivine faisait l'objet d'une synthèse, les jours précédents, les parents de celle ci étaient convoqués pour un entretien par le médecin responsable de la structure et par le référent de n'enfant

Le père venait peu souvent à ces entretiens, nous ne le voyions guère, plus d'une ou deux fois par an. Peu de temps après son arrivée à l'hôpital de jour, il fut proposé à Ludivine et en accord avec ses parents, une psychothérapie, puis sa maman par la suite s'y opposa avec beaucoup de fermeté. Au cours des divers entretiens, la maman nous apprit que pendant sa grossesse, elle perdit deux grands-mères, dont une à laquelle elle était très attachée, elle eut l'impression à ce moment d'un choc dans son ventre et que le bébé se détachait, se décrochait. Mais Ludivine naissait cependant à terme, et la maman raconta même que pendant les premières semaines c'était un bébé éveillé et plutôt en avance pour son âge. Nous apprîmes dans les premiers entretiens également que le cocon familial, frères, sœurs, mère, était très resserré, qu'ils partaient en vacances ensemble et étaient souvent chez la grand-mère (la mère de Madame). La maman était elle-même l'aînée de 6 enfants, elle avait perdu son père jeune, et avait du beaucoup aider sa mère qu'elle admirait beaucoup. Sa mère (la grand-mère de Ludivine) s'était mariée contre l'avis de sa propre mère, qui lui avait prédit les pires malheurs dus à ce mariage. Comme par malédiction, elle perdit son fils premier né et la mère de Ludivine naquit ensuite. Au cours de la prise en charge, la position de la maman de Ludivine évolua un peu et elle finit par accepter une prise en charge psychothérapeutique pour sa fille. Les informations sur le roman familial continueront d'arriver à l'équipe soignante mais de manière un peu plus parcellaire et plus éclatée. La maman de Ludivine ne manquant pas de mettre en rivalité les différents services fréquentés et les différentes personnes rencontrées. Ainsi apprit-on par la grand-mère paternelle, venue chercher l'enfant au lipetd ca@', que la maman de Ludivine était fâchée avec ses beaux-parents, qu'elle ne voulait plus leur parler et ce depuis le moment où elle avait appris le décès de la grand-mère de Monsieur, alors queue était enceinte de Ludivine. Cétait "IW' grand mère qu'elle aimait beaucoup. Elle aurait reçu cette information de manière fortuite, sans avoir été avertie officiellement par sa belle-famille. Peu de temps après la 'bcherie", le grand-père paternel de Ludivine fit un cancer de la gorge et ne pu plus parler sans appareillage après son opération. Cette douloureuse épreuve ne rapprocha pas pour autant les parents de Ludivine, ce que la grand-mère paternelle déplorait. Chaque fois que celle-ci venait chercher Ludivine au "petit car', une fois par semaine (c'était son jour de garde) elle avait des larmes dans la voix et les yeux embués. La maman de Ludivine que la psychothérapeute voyait régulièrement, raconta également que très peu de temps avant la première crise de Marine, il y eu un violent orage (un orage de montagne) alors qu'elle tenait son bébé dans ses bras, et elle avait eu très peur, Pendant tous les entretiens il était presque toujours question des crises d'épilepsie de Ludivine, qui masquaient très souvent l'histoire de celle-ci, ses progrès, sa place, ses goûts, etc... La maman voulait savoir absolument d'où les crises venaient, elle continuait bien sûr de consulter le médecin neurologue de pédiatrie, mais voulait des explications sur l'origine du mai et même une guérison, pensant qu'à partir de ce moment, Ludivine ferait des progrès spectaculaires, et pourrait enfin devenir une petite fille comme les autres. Longtemps elle rêva sa fille devenant autonome, prenant un appartement, elle imaginait une jeune fille libre. Elle nous la présentait souvent comme une grande séductrice qui ferait des ravages auprès des hommes. Cétait d'ailleurs vrai que Ludivine allait plus volontiers vers les messieurs.

L'hôpital de jour était vécu comme un lieu accueillant et tolérant, pouvant s'occuper de Ludivine, mais l'essentiel de l'investissement de la maman était focalisé sur les crises d'épilepsie de Ludivine, sur les soins somatiques et d'exploration qu'on pouvait y apporter. Ainsi le traitement anticomitial changeait-il très fréquemment si non en médicaments eux-mêmes, du moins changeait-il en dosage. A l'hôpital de jour, Ludivine ne faisait que très rarement des crises, par contre elle les réservait à ses parents le week-end, ce qui conduisait la mère affolée chez le spécialiste demandant à ce qu'il augmente ou change le traitement. Dès que Ludivine nous semblait stabilisée, un peu plus éveillée, présente et que l'infirmière référente avait l'impression que des choses commençaient à se mettre en place, invariablement la maman faisait changer le traitement, et nous amenait une Ludivine un peu plus endormie, un peu moins bien, et souffreteuse. Le neurologue de pédiatrie qui s'en occupait trouvait cependant à son grand étonnement d'ailleurs, que Ludivine évoquait plutôt bien, en fonction de son pronostic à lui qui était plus pessimiste. Mais la maman voulait savoir, voulait connaître ce qui était "dans" (dedans) sa fille, et à l'hôpital général l'origine de l'épilepsie n'avait été que très vague et non formelle. Elle emmena donc sa fille à Paris dans un grand service spécialisé, où pendant huit jours, Ludivine dût subir, alliée tous les examens d'exploration nécessaire à la compréhension de l'origine de ses crises. La maman ne reçut aucune réponse précise, mais il fut donné à Ludivine un médicament miracle, tout nouveau encore en expérimentation, et qui était très bien supporté en général, et que... Ludivine ne supporta pas du tout. De temps en temps, la maman baissait les bras et se laissait aller à une petite déprime très superficielle "on n'y comprend rien, Ludivine ne réagit jamais comme aucun autre enfant dans la même situation" Puis elle repartait convaincue d'être une bonne mère aimante et soignante pour sa fille, entretenue dans cette image valorisante d'elle-même, par les différents soignants de l'hôpital général qui la trouvaient effectivement une mère attentive efficace et dévouée, une mère admirable en un mot.

La maman de Ludivine avait des exigences également en ce qui concernait le scolaire.

Ludivine avait fréquenté l'école maternelle avant d'arriver à l'Hopital de Jour, et tout le monde, équipe et parents, avaient souhaité maintenir un mi-temps scolaire, mais Ludivine ne l'avait pas supporté. La maman demandait qu'un temps d'apprentissage assez consistant lui soit consacré, dans la classe spécialisée des services de pédo psy, mais Ludivine s'y était montrée rétive, hostile à toute forme d'apprentissage.

Dès 6 ans âge de la grande école, sa mère avait essayé de l'inscrire dans une école de quartier, cela n'avait pas été possible. Un bilan fût alors proposé par la nouvelle institutrice de la classe spécialisé. Ludivine y apparu sous son jour le plus défavorable. L'exigence du mi-temps demandé part la maman se transforma donc en quelques heures (très peu par semaine) La maman de Ludivine était très mécontente. Mais apparemment plus elle exigeait, plus elle en voulait pour Ludivine, moins elle en avait.. Au tout début de l'hospitalisation de Ludivine, sa maman nous confia une poire à injection rectale remplie d'un calmant. Nous devions l'administrer au cas où sa fille ferait des crises très importantes ou serait en état de mal. Cette éventualité de pratique avait plongé l'infirmière référente et toute l'équipe dans un abîme de réflexions et d'interrogations. L'intervention dans le corps de cette enfant autiste, et dans cette zone nous semblait plus que douteuse, nous en avions discuté âprement, et avions fini par admettre qu'en cas de grand danger nous le ferions, mais non sans l'avoir expliqué auparavant à la fillette et en lui disant le pourquoi. Nous n'eûmes jamais à nous en servir et nous apprîmes que la maman non plus ne s'en était jamais servie, cette indication médicale ne devait être que très exceptionnelle. Cependant, la maman nous avait induit ce geste sans plus d'explication, sans autre forme de procès.

Un cas comme celui de Ludivine demande un travail de cohérence très important à l'équipe soignante car il faut pouvoir rassembler toutes les informations éparpillées et essayer de leur donner du sens. Le transfert important de l'équipe sur l'enfant fait qu'il se rejoue à l'intérieur de l'équipe les mêmes dissensions que dans la famille. Chacun peut être conduit à transférer plus sur l'enfant ou plus sur la mère.

Certains pouvaient avoir envie de dire de façon brutale à la mère qui pour eux "ne voulait pas comprendre", d'autres acceptaient mieux l'idée que c'était à la mère elle-même d'arriver à décoder l'histoire, même si c'était avec notre aide, et qu'un forcing quel qu'il soit n'aurait fait que renforcer les défenses. La certitude du handicap sous jacente et le déni, non dit d'ailleurs, du travail que nous pouvions faire était souvent ressentie comme très agressif. Et donc le contre transfert ne l'était pas moins.

Il est donc également très important que chacun dans l'équipe, puisse s'exprimer sur sa façon de ressentir les choses. Il faut pouvoir parler de l'insupportable, sans qu'aucun jugement de valeur de la part des uns ou des autres ne son émis afin d'éviter tout passage à l'acte. Cela demande une attitude, une maturité professionnelle et une grande tolérance entre collègue, qualités qui sont toujours à travailler et à retravailler dans les institutions

Par le biais du handicap, ce que disent, montrent et donnent à voir ces enfants n'a plus de sens. C'est l'impasse, le sens interdit, l'interdit de sens. Quand il devient interdit de comprendre pour les autres et pour soi même, le cheminement se fait vers la débilisation. Les symptômes sont tus, il ne reste plus que l'apparence déficitaire. Ce qui se lit en filigrane c'est le problème de la culpabilité, c'est la réassurance et le réinvestissement narcissique des parents par le biais d'une éducation rationnalisante qui tien lieu de déculpabilisation.

La question qui se trouve posée est celle de la responsabilité de l'héritage de ses "pères" et quelquefois aussi de ses "pairs" (mais c'est plus le fait des institutions). Il s'agit de pouvoir accepter de continuer l'histoire et de l'assumer.

Nous sommes en tant que parents responsables de donner la vie dans la suite d'une histoire, nous sommes responsables de notre inconscient à chacun, car c'est bien du nôtre dont il s'agit. Nous en sommes responsables, mais pas coupables. Nous sommes responsables au sens du rôle que nous acceptons de jouer, mais pas coupables de nous situer dans une lignée. Ainsi, sans coupure, sans segmentation, le roman familial apporte la preuve du lien entre les générations, de toute l'attention qui doit lui être apportée, afin de restituer le sens nécessaire à la vie à l'éclat de l'intelligence, afin de restituer la place de chacun, la place de sujet de chacun.

Ainsi comme lgor pourrait-on dire @ "je ne puis être mon grand-père, mais celui-ci par l'absence qu'il créa dans la vie de ma mère, m'indiqua une place bien particulière où j'eus à le réinventer, une place qu'en tant que personne il m'a fallu assumer, même, et pourquoi pas, dans un moment de folie".

N'occultons pas non plus d'un point de vue soignant la question que chacun d'entre nous devrait toujours essayer de se poser. Cette question qui servait de point d'ancrage à la psychothérapie institutionnelle- qu'en est-il de votre désir.? Tout soignant, quel qu'il soit, quel que soit son lieu d'exercice, devrait pouvoir un jour se poser cette question. Qu'en est-il de mon désir.? désir de combler, de réparer, de refaire, mais aussi d'amputer, de remplacer, d'ôter, d'alléger ou bien de protéger ou de prothéser.

N'oublions pas que le patient est objet de nos soins et qu'il peut ainsi devenir 1'obscur objet de notre désir'. Qui plus est, en psychiatrie, ou IL est à faire advenir comme sujet.

Cette question qui pourrait paraître lancinante est la seule limite au pouvoir, à tout pouvoir, qu'il soit médical, administratif, ou qu'il s'agisse de notre propre pouvoir sur "l'objet de nos soins". Car nous ne soignons qu'avec nous même et les soignés se nomment patients.

Cécile CARON Cadre infirmier. SOTTEVILLE LES ROUEN

Version imprimable de http://psyassises.free.fr/index.php3?txt=&ass=3&id=5