Assises nationales des infirmiers en psychiatrie et en santé mentale
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BORDEAUX le 13/02/1993
Précisons les requisits de formation
Bordeaux, 1993: Jean-Paul ABRIBAT

Sans attendre la synthèse prévue après la pause, j'ai envie de dire deux ou trois choses tout de suite et de tenter de les dire à partir de la position qui est la mienne. Je crois que toutes et tous, nous savons d'une part que nous ne parlons pas de nulle part et, d'autre part, que lorsque nous essayons de dire quelque chose à propos du lieu où nous sommes situés et à partir duquel nous parlons, il subsiste irréductiblement une part d'inconnu, une relation d'inconnu, car il y a du refoulé toujours, c'est irréductible ...

A partir de la position qui est la mienne, j'essaierai donc de dire, de me risquer à dire deux ou trois choses, en ayant le sentiment de ne pas tout contrôler et de ne pas être tout à fait au "clair dans ma tête", pour reprendre l'expression de Jean-Yves CASAUX, à propos de ce que je vais dire.

Et c'est de l'autre, à savoir de tous ceux et de toutes celles qui voudront bien entendre et peut-être renvoyer quelque chose, que je saurai ce que j'ai dit. Tant il est vrai que c'est de l'Autre que nous recevons notre propre message sous une forme inversée.

Alors, en tant qu'universitaire, sociologue en quelque sorte, je veux dire qu'il existe des problèmes de formation. Ce sont des problèmes cruciaux. La formation se situe toujours dans un cadre. Jusqu'à quel point nous sentons-nous libres à l'égard du cadre ?

Est-ce que nous nous sentons totalement libres ? Irons-nous jusque là ?

Ce pourrait être une illusion, au sens que FREUD dit que l'illusion est la réalisation imaginaire d'un désir. Mais enfin, à l'égard du cadre, nous ne sommes pas non plus jamais totalement contraints et un sociologue d'autrefois, Georges GURVITCH, pour le nommer, avait écrit un ouvrage qui avait pour titre: "Déterminismes sociaux et liberté humaine".

Déterminismes au pluriel et liberté au singulier, mais qu'est-ce que nous entendrons au juste par là ?

Alors, en tant que sociologue, je peux dire : quand même, dans notre société, notre société Européenne en effet, et pourquoi pas aussi les autres, qu'est-ce qu'il en est aujourd'hui par rapport à ces sociétés de la question de la folie ?

Qu'est-ce que la folie, qui est intrinsèque à la liberté humaine, nous dit sur ces sociétés ?

De quoi témoigne-t-elle comme symptôme en ce qui concerne ces sociétés ?

Comment éclaire-t-elle, à jour rasant, leurs déterminismes ?

Et là, je me dis et je dis publiquement que j'ai une demande à adresser en tant que sociologue à tous les acteurs sociaux et aux parents parmi eux comme acteurs, aux soignants, aux saignantes, aux infirmiers, aux infirmières en psychiatrie notamment,...

Pourquoi ?

Parce que je pense que nul, serait-il sociologue, serait-il scientiste, positiviste, "tête d'oeuf", n'est capable à lui tout seul de dire le fait social dans toutes ses dimensions. C'est seulement à partir de la contribution, à leur place, dans leur différence, de tous les acteurs qui voudront y contribuer comme dans une élaboration du savoir à 1"'américaine", qu'il est possible qu'advienne une sociologie critique.

Le Comte de LAUTREAMONT écrivait : "la poésie ne sera pas faite par un, mais par tous" et MORENO, l'inventeur du psychodrame, entendait que surgisse une sociologie du peuple, pour le peuple, par le peuple.

Je pense, pour ma part, qu'il existe une exigence inconditionnelle en ce qui concerne l'élaboration des savoirs sociaux. C'est que, dans leur position, dans leur place, avec leur différence, les acteurs soient sollicités à y contribuer. Non seulement les praticiens du champ social, mais universellement l'homme producteur, et la femme, et l'homme de parole car l'homme a ces deux dimensions : d'être homme producteur et d'être home de parole et l'un par l'autre. Les soignants ou les administratifs, les cadres, les psychiatres, chacun dans leur position, les directeurs dans leur position, sont requis.

Alors, en tant que sociologue, il me semble qu'il existe une demande en acte aujourd'hui et je crois qu'on n'a de chance de rencontrer l'autre que lorsqu'on lui adresse une demande et à partir de sa propre différence, de sa propre position, de sa spécificité. Et j'ajouterai à partir de la position qui est la mienne ailleurs, celle de psychanalyste, quand des personnes chaque fois singulières m'adressent singulièrement une demande singulière car il n'y a pas de psychanalyste si ce n'est dans cette situation-là, s'ouvre alors l'espace et le temps de la "rencontre", dans la disparité des places da la parole.

Quelqu'un qui dit : "au nom de la psychanalyse, je pense que" et qui le dit comme ça, sans apparemment y voir malice, est tout simplement un imposteur.

Du psychanalyste, il n'y en a que dans la "situation" de la cure chaque fois singulière parce qu'une personne singulière m'a adressé une demande singulière dont elle ne contrôle, moi non plus, ni les tenants, ni les aboutissants. Et nous avons alors à nous risquer à faire ensemble, non pas ensemble mais bien dans des positions où un écart se trouve maintenu, un bout de route "ensemble" dont nous ne savons pas quand il se terminera, ni comment.

Cette dimension-là "consiste" à sauvegarder la relation d'inconnu, à sauvegarder la surprise, à sauvegarder la possibilité qu'advienne du nouveau, une mutation de l'être, où j'aurai été dans mon passé ce que je fais maintenant ; cette dimension-là est à sauvegarder aussi dans les pratiques saignantes et, là, le psychanalyste a quelque chose à demander -à l'ensemble des acteurs du champ de soin en psychiatrie.

Car, j'ai essayé de le dire ce matin, c'est ce qu'on appelait à l'époque le nihilisme thérapeutique qui a confronté FREUD à la nécessité d'élaborer sa pratique et sa théorie. Le nihilisme thérapeutique des psychiatres de l'être qui classaient, qui diagnostiquaient évidemment, et cette littérature psychiatrique l'incitait à lire la folie, comme nous avons à le faire.

Mais, ils le faisaient dans la perspective de ce qu'on appelait alors le nihilisme thérapeutique, et c'est parce que FREUD s'est senti questionné par ce nihilisme thérapeutique qu'il a travaillé et écrit. Il n'a pu se sentir questionné ainsi que parce qu'il s'est mis à l'écoute des hystériques et ce sont les hystériques qui ont inventé la psychanalyse.

Cette hystérique qui a dit un jour à FREUD qui avait la main sur son front "souvenez-vous, souvenez-vous, disait-elle, mais laissez- moi parler".

FREUD avait des oreilles pour entendre et, sur ce point-là, je m'arrêterai peut-être provisoirement, mais je voudrais ajouter encore deux ou trois choses parce qu'au fond, à quoi est-ce que nous vous avons sollicités de participer ?

Certes à la lecture, à l'approfondissement des bases fondant les réquisits, mais ultérieurement à leur élaboration et si nous demandons aux personnes à qui les réquisits disent quelque chose, même si elles ne sont pas d'accord sur tel ou tel point, de les signer, c'est parce que nous pensons que cette marque est le point de départ possible d'une élaboration ensemble.

Cette élaboration, je crois que nous saisissons tous qu'elle survient à un moment d'une crise, l'affaire du diplôme D.E., une crise qui peut être vécue différemment par les uns et les autres. La question par rapport à cette crise et à cette rupture étant de l'éventuel dépassement : crise, rupture, dépassement, comme on l'a écrit.

Et pour ma part, je pense que la voie de dépassement s'institue "polémiquement". Voilà une proposition : un lieu de réflexion plurielle et multiple. Et je pense que, parmi les propositions pour ce lieu de réflexion, il y a la question des soins généraux et des soins psychiatriques à débattre, dans leur différence, leur éventuel rapport.

Il y a des situations de soins. Comment s'y repérer ?

Les notions et les concepts n'ont aucun intérêt, si ce n'est de se repérer dans la pratique. C'est donc aujourd'hui pour un acteur social déterminé de se décider à assumer une position de demande vers une offre possible, de demande d'une élaboration plurielle qui constituera et différenciera des savoirs, car c'est seulement à partir de là qu'on pourra s'ancrer pour résoudre les problèmes de diplômes, de formation, de lutte revendicative syndicale ou autre. Mais, sans cette réflexion première, théorique et pratique à partir du concret des situations de la pratique, je pense pour ma part qu'on n'avancera pas.

Alors, si on pense à la mise en place différenciée dans divers lieux de France de formations différentes, pourquoi pas ? Voilà qui appartient aux formateurs et aux autres aussi.

Des modalités de spécialisation, pourquoi pas ?

C'est aux intéressés eux-mêmes, formateurs et soignant qui y sont décidés, de le faire dans le concret, selon les temps, selon les lieux, selon les régions, selon les villes, selon l'Europe (pourquoi pas ?). Il faut rêver des rêves qui changent la réalité.

Nous ne nous "sortirons" de ces questions de soins, comme de toute autre question, que dans une démarche résolument concrète, empirique, ancrée dans les situations et les positions différentes, des uns et des autres.

Jean-Paul ABRIBAT
Professeur Université BORDEAUX II, Psychanalyste.

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